Un sourire poissonneux: l’anecdote de Robin Marchant

Robin Marchant, coauteur de «L'Atlas des vertébrés». Robin Marchant, conservateur au Musée cantonal de géologie (Vaud) et coauteur de «L'Atlas des vertébrés».
Fossile d'écailles de poisson du Crétacé
Dent de mammifère ou écaille de poisson préhistorique? © Photo Robin Marchant

Il y a une dizaine d’années, lors d’une expédition dans le sud du Maroc, j’avais trouvé deux fossiles qui m’étaient totalement inconnus et des plus intrigants: leur surface externe était composée d’émail et leur forme rappelait une incisive, mais avec une double racine. La taille de la plus grande dépassait 10 centimètres. Leur double racine évoquait une dent de mammifère, mais les strates dont elles provenaient dataient du Crétacé (environ -100 millions d’années) et les mammifères de cette période étaient encore minuscules. Ce devait donc être autre chose, mais quoi?

À mon retour, je montrai mes trouvailles à mon collègue Lionel Cavin, du Museum d’histoire naturelle de Genève, un spécialiste des poissons fossiles qui avait effectué des recherches dans la même région. Il identifia mes deux «dents» comme d’énormes écailles d’un poisson du genre Lepidotes. Il m’apprit par la même occasion une hypothèse sur l’origine des dents de vertébrés: elles seraient en fait des écailles de poisson modifiées.

Moulage de poisson «Lepidotes»
Les poissons du genre «Lepidotes» vivaient à la période du Crétacé, il y a environ -100 millions d’années. © Photo Robin Marchant

Au cours de ces dernières années, plusieurs travaux de recherche ont confirmé cette supposition. Les premiers vertébrés étaient de minuscules poissons dépourvus de mâchoires, certains néanmoins pourvus de dents, à l’instar de l’ancêtre des lamproies (cf. Atlas des vertébrés). Mais ces dernières sont essentiellement composées de kératine et ne possèdent pas d’émail. Les premières dents émaillées sont apparues il y a 450 millions d’années chez les poissons cuirassés, les placodermes. En parallèle à ces découvertes paléontologiques, des généticiens ont pu déterminer que les gènes à l’origine de l’émail des écailles des poissons sont les mêmes qui produisent l’émail de nos dents.

En conclusion, notre joli sourire nous ramène à nos lointains ancêtres aquatiques et illustre à merveille la prodigieuse histoire qu’est l’évolution des espèces.

Robin Marchant
Conservateur du Musée cantonal de géologie et coauteur de l’ouvrage Atlas des vertébrés: de leurs origines à nos jours

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