Vulgariser, mode d’emploi

Table ronde «Simplifier sans être simpliste». Table ronde «Simplifier sans être simpliste» lors du dernier Salon du livre et de la presse de Genève, le 29 avril 2017. © Photo Éditions Loisirs et Pédagogie

Pour une maison d’édition spécialisée dans les ouvrages de vulgarisation, la simplification est une seconde nature. Nos auteurs ont participé à une récente table ronde sur le sujet.

Comment simplifier sans être simpliste? Cette thématique a fait l’objet d’une table ronde organisée par Le Matin lors du dernier Salon du livre et de la presse de Genève, le 29 avril dernier et animée par Patrick Matthey. Responsable éditorial des Éditions Loisirs et Pédagogie, Cyril Jost a pris part à la discussion aux côtés de Grégoire Nappey, rédacteur en chef du Matin et auteur de Histoire suisse, Michel Marthaler, professeur de géologie et auteur de Le Cervin est-il africain?, Laurent Flutsch, directeur du Musée romain de Vidy et rédacteur en chef du magazine satirique Vigousse, et Raphaël Heinzer, médecin et auteur de Je rêve de bien dormir.

Pendant un peu plus d’une heure, les intervenants ont livré leur analyse de ce que Laurent Flutsch a qualifié d’«acte citoyen», des ouvrages grand public en passant par la médecine, à la culture et à la presse. À l’issue du débat, la conclusion qui s’impose est que ce n’est pas tout simple de simplifier. Mode d’emploi des intervenants en quatre leçons:

Le gag ou l’humour

Il s’agit d’un mécanisme privilégié des Éditions Loisirs et Pédagogie, comme l’auront notamment remarqué les lecteurs de la collection Comprendre, qui doit beaucoup à l’incroyable trait du regretté Mix & Remix. Le rire aide à susciter la curiosité et à donner envie d’aller plus loin, comme le souligne Laurent Flutsch: «Le plaisir et l’humour sont cruciaux, surtout dans les expositions. C’est une véritable arme contre le bourrage publicitaire ou l’endoctrinement religieux.» Cyril Jost met toutefois en garde des dangers de ce genre d’outil: «Parfois, le gag peut supplanter le message, ou pire encore, on peut courir le risque de ne pas être drôle.»

L’image

Outil de plus en plus utilisé des médias, le schéma – ou l’infographie – se présente comme une information par l’image. En conjuguant texte et visuel, on rend mieux l’information. Au détriment du contenu? Selon Cyril Jost, la réponse est non: «Il s’agit tout simplement d’une manière différente, non moins complète, de transmettre un savoir.» Autre outil complémentaire, la vidéo, préconisée par le Raphaël Heinzer: «En médecine, elles permettent de mieux représenter la théorie et de mieux expliquer au public non-expert certaines maladies, comme les apnées du sommeil.»

La simplification

Passage douloureux pour quiconque aime écrire, l’allégement du texte ou du contenu est indissociable du procédé de vulgarisation. «Être synthétique est un travail d’orfèvrerie, souligne Grégoire Nappey. Quand j’écrivais Histoire suisse, j’avais parfois envie de dire aux relecteurs de laisser mon texte tranquille quand on me suggérait de l’alléger. Mais on se rend compte que le message passe mieux ensuite. Dans ma carrière professionnelle, j’ai constaté que c’était pareil avec le journalisme.» Un exercice d’autant plus difficile qu’il faut souvent compter de nombreuses heures pour un bon sujet vulgarisé.

Être accrocheur

Une amorce efficace donne envie d’aller plus loin, particulièrement dans le domaine de la presse et des livres grand public. Toutefois, comme le soulève Raphaël Heinzer, cette approche comporte également des risques: «Si on donne envie de lire avec un bon titre, on court aussi le risque de manquer de nuance et donc, de ‘dénaturer’ l’information, ce qui va à l’encontre du but initial.» L’auteur a une responsabilité d’authenticité par rapport à son lecteur, indépendamment de la forme choisie pour véhiculer le contenu. Si ce dernier doit se montrer «accrocheur» pour toucher un plus large public, l’auteur doit toujours prendre garde à ne pas le laisser dériver dans le raccourci ou le sensationnalisme.

Vulgariser n’est pas toujours du goût de tout le monde, et surtout pas des spécialistes.

Bien sûr, même en tenant en compte de ces règles, simplifier sans prétériter le contenu se révèle souvent être un défi: vulgariser n’est pas du goût de tout le monde, et surtout pas des spécialistes. Comme le soulève un jeune homme dans l’assemblée, son père, physicien de profession, a été dans l’impossibilité de lui expliquer sa thèse en cinq minutes. «En cinq heures, peut-être, encore que…», avait avancé celui qui ne voyait probablement pas comment expliquer la physique de manière précise et adéquate à un parfait néophyte. Car quand on est pointu dans un domaine, il est parfois douloureux, voire insupportable, de privilégier la simplification au détriment de la véracité ou de l’exactitude d’une matière qu’on maîtrise sur le bout des dix doigts.

Alors, une bonne vulgarisation ne serait-elle qu’une utopie? Cyril Jost est convaincu du contraire: «Il faut avant tout identifier son public. Si je raconte les tremblements de terre à mes filles, je ne leur dirai pas tout des secousses sismiques. Il faut raconter un peu, pour être intelligible et compris de la personne qu’on a en face de soi.» Et en voyant les intervenants parler de leurs domaines respectifs, on pourrait ajouter un autre prérequis indispensable: être passionné.

Pour aller plus loin: