L’image de la Suisse: 6 clichés décryptés

Écrit par Gianni Haver, «L’image de la Suisse» passe en revue les clichés et lieux communs qui font l’identité du pays.

L’ouvrage L’image de la Suisse de Gianni Haver décortique les lieux communs qui influencent l’imaginaire lié à notre pays. Mais d’où viennent ces clichés qui nous collent à la peau? Réponse en un tour d’horizon en 6 étapes.

Portrait de Gianni Haver.
Gianni Haver, professeur de sociologie à l’Université de Lausanne et auteur de «L’image de la Suisse».

Paradoxale. Voici peut-être le terme qui permet de rendre le mieux compte de l’identité nationale helvétique. D’un côté, les paysages de montagnes ponctués de chalets décorés de géraniums. De l’autre, une économie forte, renforcée par un système banquier fort et peu transparent. Entre l’innocence alpestre de Heidi et la souveraineté guerrière de Helvetia, quelle allégorie symbolise le pays de façon la plus adéquate? Peut-être les deux – ou aucune. La preuve avec un tour d’horizon en 6 clichés tirés de L’image de la Suisse, de Gianni Haver, professeur de sociologie à l’Université de Lausanne.

L’identité nationale suisse est paradoxale, entre l’innocence alpestre de Heidi et la souveraineté guerrière de Helvetia.

1. L’edelweiss

Illustration de Mix & Remix.

Symbole identitaire typique de la Suisse, l’edelweiss n’est techniquement pas une fleur, mais un ensemble de près d’un millier de minuscules fleurs. Aussi appelée «pied-de-lion» – du latin leontopodium alpinum –, la plante voit son nom français supplanté progressivement par l’appellation allemande, qui signifie «noble blanc». Originaire de l’Himalaya et de la Sibérie – où il en existe encore plus de 30 espèces sauvages –, elle apparaît dans les Alpes après les glaciations de l’ère quaternaire (il y a environ 15’000 ans), sur des sommets de 1300 à 3000 mètres d’altitude. Représentée par 41 variétés à travers le monde, on la trouve dans tout l’arc alpin, ainsi que dans le Jura, les Pyrénées, les Carpates et les Apennins. Il en existe aussi au Japon, en Inde et en Chine. Quoique l’Allemagne et l’Autriche l’utilisent aussi comme emblème, son adoption comme symbole helvétique date de la fin du XIXe siècle. À cette période d’essor touristique, la plante est brodée, taillée ou peinte sur de nombreux souvenirs et objets traditionnels.

L’anecdote: l’edelweiss est aussi le signe distinctif des troupes de montagnes autrichiennes depuis 1907. Pendant la Première Guerre mondiale, les Autrichiens font don de leur emblème aux soldats de montagne allemands, venus les renforcer sur le front italien. Le symbole est ensuite officiellement adopté par l’Allemagne nazie. En effet, l’edelweiss aurait été la fleur préférée d’Adolf Hitler. À noter que l’edelweiss a aussi donné son nom à un groupe de jeunes antinazis allemands, les «Edelweiss Piraten» et, paradoxalement, à un groupuscule nazi clandestin qui a mené des actions après la chute du Reich.

2. L’horlogerie

Illustration de Mix & Remix.

Si l’horlogerie n’occupe que le troisième rang des exportations – derrière les secteurs des machines et de la chimie –, elle représente le secteur industriel le plus typique. À l’origine, le savoir-faire horloger est amené à Genève par les réfugiés huguenots, des protestants persécutés ayant fui la France à partir de 1550. Au XVIIe siècle, l’horlogerie se répand sur l’arc jurassien, puis, au XIXe siècle, dans les cantons de Berne et de Soleure. La production suisse est rapidement exportée autour du monde: au XVIIIe siècle, les montres trouvent des clients jusqu’en Orient et en Amérique. Ainsi, vers 1870, trois montres sur quatre produites dans le monde sont suisses.

Cent cinquante ans plus tard, la Suisse est toujours le premier producteur mondial en termes de valeur – 50% –, mais le pays est largement dépassé par les producteurs asiatiques en termes de quantité, puisque 80% des montres sont d’origine chinoise. En effet, afin de pouvoir porter le label «Swiss Made», il faut qu’au moins 50% de la valeur constituant le mouvement soit fabriqué en Suisse. Ce n’est donc pas la quantité de travail nécessaire à la fabrication ou le temps passé entre les mains d’ouvriers à l’étranger qui sont prises en considération, mais bien la valeur finale de la montre. Toutefois, la Suisse vend moins aujourd’hui de montres que par le passé: entre 2013 et 2018, le nombre de ventes à l’unité a baissé de cinq millions.

L’anecdote: la promotion des montres suisses passe aussi par le parrainage d’événements largement médiatisés. Ainsi, lors de la mission Apollo 11, c’est Buzz Aldrin, le deuxième homme à avoir posé son pied sur la lune, qui portait une montre suisse (un chronographe Omega Speedmaster). Le premier, Neil Armstrong, aurait laissé la sienne dans le module pour éventuellement remplacer l’horloge de bord qui risquait de tomber en panne.

3. Le fromage

Illustration de Mix & Remix.

Même si la Suisse n’est pas réputée pour sa gastronomie, elle a construit sa réputation culinaire sur un produit d’exportation de choix: le fromage. Associé à la figure traditionnelle de l’armailli – à l’origine, maître fromager responsable d’une petite exploitation d’alpage –, le fromage a probablement été produit en Suisse depuis l’Antiquité (en Gruyère et dans le Bas-Valais). Il s’agit alors d’une sorte de séré, souvent aromatisé avec des herbes. Le fromage à pâte dure apparaît bien plus tard, au XVe siècle. Ce n’est qu’aux alentours de 1860 que le commerce du fromage connaît une forte expansion. Les prix grimpent et la production, jusqu’alors montagnarde, s’établit aussi en plaine. Aujourd’hui, presque la moitié du lait produit en Suisse est transformée en l’une des 450 variétés de fromage du pays, dont le gruyère, le tilsit ou l’emmental.

L’anecdote: parmi les recettes à base de fromage, on trouve la fondue, devenue le plat national suisse. Elle est présentée aux États-Unis lors de l’Exposition universelle de New York en 1940. À la mode dans les années 1970, sa popularité retombe graduellement. Pour la relancer, les producteurs suisses la font déguster dans les rues de New York en 2007. Toutefois, ils prennent soin de l’américaniser en la servant, ô horreur, dans des pains à hot-dog.

4. Le chocolat

Illustration de Mix & Remix.

Même s’il s’agit d’un produit typiquement helvétique, le chocolat ne vient pas de Suisse, mais d’Amérique du Sud. Suite à l’expansion coloniale et au développement du commerce maritime, sa consommation sous forme de boisson se répand au XVIIe siècle. Pour faire face à la demande de fèves de cacao, qui s’amplifie avec le début de la fabrication industrielle, le cacaoyer est introduit en Afrique deux siècles plus tard. C’est à cette période, entre 1800 et 1850, que la production de chocolat se développe en Suisse. Les exportations de ce qui était alors un produit de luxe bondissent, passant de 681 tonnes en 1890 à 3140 tonnes en 1900, puis à 10’756 tonnes en 1910. L’association entre «Suisse» et «chocolat» résulte d’une diffusion internationale et à large échelle de la production industrielle et de méthodes de production innovantes, à l’instar du chocolat au lait en 1875 et du chocolat fondant en 1879.

L’anecdote: bien que le chocolat soit un produit colonial, les grandes marques utilisent davantage la thématique alpine pour vendre leurs produits. Alors que les ingrédients laitiers comme le lait ou la crème sont ajoutés à la préparation, l’imagerie coloniale est remplacée par l’imagerie alpestre, soit une palette iconographique de vaches, de montagnes ou de chalets. Actuellement, cette tendance s’inverse à nouveau, des images liées aux lieux de production du cacao réapparaissant sur les tablettes du commerce équitable. Elles renouent ainsi, d’une certaine manière, avec les illustrations du type colonial d’autrefois.

5. Les banques

Illustration de Mix & Remix.

La Suisse, pays de banques et de banquiers. Cette image est liée à la prospérité du secteur économique et financier, qui a pris son essor au XVIe siècle. À cette époque, alors que la plupart des États européens sont lourdement endettés, les villes suisses ont des finances plutôt saines. Le commerce y est florissant et les capitaux s’accumulent, menant certains marchands à se spécialiser dans le prêt bancaire et à construire un réseau à l’étranger. Au XIXe siècle apparaissent les banques cantonales ainsi que les grandes banques commerciales qui financent, notamment, la construction des lignes de chemins de fer. Au fil du temps, la place financière suisse se renforce grâce à la confiance qu’elle inspire dans le secteur de la gestion de fortune, due notamment à la stabilité politique du pays et à l’opacité de ses pratiques bancaires.

Toutefois, l’attrait qu’elle exerce sur les capitaux étrangers lui vaut de nombreuses inimités à l’étranger. Déjà durant l’entre-deux-guerres, les grandes banques suisses sont accusées par la presse et le gouvernement français d’attirer les capitaux étrangers qui échappent ainsi au fisc de leur pays d’origine. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les journaux américains critiquent l’implication de la place financière suisse dans la machine de guerre allemande. L’achat d’or pillé par les nazis ainsi que l’accueil des capitaux des dignitaires du IIIe Reich seront dénoncés jusque dans les années 1990, où l’affaire des fonds en déshérence défrayera encore la chronique près de cinquante ans après la fin de la guerre. En 2009, le secret bancaire a de nouveau été attaqué par le fisc américain, puis par certains gouvernements européens, soucieux de rapatrier des capitaux en période de crise. Les critiques et pressions internationales mènent à la fin de cette pratique très décriée.

L’anecdote: l’image d’une place financière suisse où de l’argent suspect peut être caché en toute sécurité apparaît dans la littérature d’espionnage de l’après-guerre, avant d’être reprise au cinéma. Ainsi, environ la moitié des films de James Bond contient au moins une référence aux banques suisses. Dans quatre d’entre eux, la place financière du pays joue même un rôle central: Goldfinger (1964), Au service secret de Sa majesté (1969), Le Monde ne suffit pas (1999) et Casino Royale (2006).

6. La ponctualité

Illustration de Mix & Remix.

La sacrosainte ponctualité suisse est un cliché qui trouve ses racines dans l’histoire du pays. En 1541, le réformateur Jean Calvin édite une série d’ordonnances ecclésiastiques relatives à la gestion du temps des Genevois. Il est notamment exigé d’eux d’être à l’heure aux cultes, sous peine d’une amende de trois sous. En 1561, cette politique est renforcée par de nouvelles dispositions, et plusieurs horloges sont installées en ville pour en faciliter le respect.

Toutefois, la tendance s’intensifie surtout avec le développement de l’industrie touristique au XIXe siècle. Le système de communication du pays étant alors composé d’une série de moyens de transport hétéroclites (bateaux, diligences, premiers trains, etc.), il devient impératif de garantir les correspondances pour ne pas décevoir les touristes fortunés. La création d’un réseau national de chemin de fer (d’abord exploité par plusieurs compagnies privées, puis par les CFF dès 1902) renforce le souci de respecter les horaires – une inclination qui persiste encore aujourd’hui!

L’anecdote: la ponctualité suisse est mise à mal par celle des Japonais. Leurs trains à grande vitesse Shinkansen ont un degré de ponctualité défiant toute concurrence: le retard moyen enregistré pour tous les trains pendant l’année 2003 était de seulement six secondes!

Comprendre la SuissePrésentation des différents ouvrages composant la collection Comprendre.

L’image de la Suisse s’inscrit dans la collection Comprendre, dont chaque titre met en lumière une facette du pays. Écrits dans un langage accessible et illustrés par le regretté Mix & Remix, les ouvrages abordent de nombreux thèmes de société, dont les institutions politiques, l’économie, l’histoire ou la géographie. En 2013, elle a reçu le Prix de démocratie de la Nouvelle Société Helvétique, qui récompense des œuvres ayant contribué à développer le dialogue de l’État avec les citoyens ainsi que la participation démocratique.

 

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