Les virus n’aiment pas les cailloux

«La géologie élargit l’espace et le temps des humains, nous fait réfléchir sur le passé de notre planète, en éclairant notre présent et en nous rassurant pour imaginer le futur.»

À rebours de la frénésie ambiante, le géologue Michel Marthaler nous invite à prendre le pouls lent des roches et de la Terre sur les sentiers de nos montagnes.

Autant vous le dire tout de suite, cette contribution n’est pas une publication scientifique, ni géologique, ni médicale. Comme géologue, j’ai eu la chance de gagner ma vie en me promenant parmi les cailloux et les chamois, pour essayer de comprendre comment naissent les roches et les montagnes. Oui, elles ont plein de choses à nous raconter, les montagnes.

J’aimerais simplement pouvoir d’abord partager avec vous cette certitude que la marche attentive dans un environnement naturel diminue les risques et surtout la peur d’attraper la Covid. Oui, les cailloux n’aimant pas non plus les virus, je crois que d’être le plus souvent en pleine nature peut nous aider à minimiser les soucis légitimes qui pèsent dans un petit coin de notre tête.

La géologie nous aide aussi à mieux être conscient de notre environnement, elle nous permet d’écouter ce que le paysage nous raconte. J’aimerais donc vous aider à porter un regard nouveau sur les montagnes en vous racontant 3 petites histoires, en fait un très grand raccourci qui a duré des millions d’années.

La vue des Alpes, nées sous les mers il y a 300 millions d’années, nous invite à relativiser les drames humains en nous rappelant notre propre insignifiance.

Trois histoires «courtes»

Première histoire: Les cailloux sont tous des immigrés, ils ne sont pas nés là où vous les trouvez. Ils viennent d’un autre temps, d’un autre environnement bien plus vieux encore que l’âge des montagnes. Derrière le paysage actuel se cache un ancien paysage disparu dans la nuit des temps. C’est ce que les géologues essayent de retrouver.

  • Il y a 300 millions d’années, le granite du Mont Blanc est né bien au chaud dans la croûte terrestre d’un unique continent nommé la Pangée.
  • Entre -250 et -65 millions d’années, les beaux calcaires riches en fossiles marins de la Provence, de la Bourgogne, du Jura, des Alpes et des Pyrénées se sont tous sédimentés dans les eaux bleues, limpides et sans plastique de l’ancienne mer appelée Téthys. Celle-ci s’étalait sur toute l’Europe et le nord de l’Afrique pendant les périodes du Trias, du Jurassique et du Crétacé.

Deuxième histoire: Elle va complètement transformer le paysage en raison de la tectonique des plaques, faisant dériver les continents, le fond des mers et des océans. Il y a 40 millions d’années, les premières Alpes vont émerger de l’écume de la mer, un peu comme l’Indonésie aujourd’hui qui se soulève à cause de la rencontre entre l’Asie et le nord de l’Océan Indien.

Troisième histoire: À peine sortie de l’eau, les jeunes montagnes vont être attaquées par l’érosion. Mais rassurez-vous, les forces qui les soulèvent sont les plus fortes. Comme les arbres que l’on taille, les montagnes repoussent. Dans les deux derniers millions d’années avant notre présent, le climat va lentement se refroidir ; tout le nord de l’Europe et la Suisse sont sous la glace. Les glaciers, immenses fleuves gelés, creusent des vallées et sculptent le paysage. En fondant, il y a seulement 20’000 ans, ils ont donné naissance à de nombreux lacs, dont le Léman, les lacs d’Annecy et du Bourget. Enfin, les Homo Sapiens vont pouvoir s’y installer.

Michel Marthaler lors d’une randonnée pédagogique dans le vallon de Moiry.

Vous le constatez, la géologie nous balade tout autour du monde, une sorte de mondialisation rassurante qui lie le local à l’universel. Les sciences de la Terre nous font aussi doublement voyager, dans le paysage actuel et parmi les anciens paysages cachés dans le cœur des roches. La géologie élargit l’espace et le temps des humains, nous fait réfléchir sur le passé de notre planète, en éclairant notre présent et en nous rassurant pour imaginer le futur.

Elle nous aide aussi à bien distinguer les urgences humaines de l’immensité du temps géologique. Prenons l’exemple du pétrole qui a mis plusieurs centaines de millions d’années pour se fabriquer dans la mer: merci à la Téthys! Ainsi, la nature a mis 10’000 ans pour produire le pétrole que l’humanité consomme en un seul jour. Un peu comme une forêt qui a mis 10’000 ans pour pousser, et que l’on brûle en un jour!

Il serait donc temps d’arrêter de se servir de notre planète comme d’un supermarché, de renoncer d’aller toujours plus vite que les autres, en levant le pied droit sur l’accélérateur de notre voiture. Ce serait aussi chouette, pour nous tous ensemble, de prendre le temps de ralentir; nous laisserions ainsi un peu plus que les dernières gouttes de pétrole sous terre pour nos petits-enfants.

Prenons donc de la hauteur tout en ayant les pieds bien ancrés sur notre bonne vielle Terre. En nous rapprochant des cailloux, apprenons à les écouter, on finira tous par les comprendre. N’oublions pas qu’il y a trois milliards et demi d’années, ce sont eux qui ont eu le génie de donner naissance à la vie!

 

Michel Marthaler
Auteur des ouvrages Le Cervin est-il africain? et Moiry: de l’Europe à l’Afrique