Les métamorphoses d’Arthur Escher

Arthur Escher, géologue. Arthur Escher, géologue et co-auteur de «L'Atlas des vertébrés» avec Robin Marchant. © Photo Éditions Loisirs et Pédagogie

Le géologue Arthur Escher publie, en collaboration avec Robin Marchant, l’Atlas des vertébrés, de leurs origines à nos jours. Portrait d’un vertébré pas comme les autres.

En voyant Arthur Escher, on peine à croire que cet homme aux yeux malicieux de presque nonante ans a autrefois affronté les glaces du Groenland et la jungle de Nouvelle-Guinée. C’est chez lui, dans la belle ferme familiale des Tavernes, que je rencontre celui qui a réussi un pari de taille: rendre accessible l’évolution des vertébrés, soit un voyage de plus 530 millions d’années décliné sur seulement trente pages. Il me montre le bureau où il a passé quinze ans à développer son Atlas des vertébrés: la table de lecture et l’ordinateur où il dessine les animaux à l’aide de logiciels vectoriels. «Mon fils Mark m’a montré comment utiliser internet de manière optimale», dit celui qui, loin des clichés sur les personnes âgées, manie très bien la technologie: «Vraiment, c’est un jeu d’enfant, n’importe qui pourrait le faire.»

La grande carte de l'évolution des vertébrés d'Arthur Escher.
La grande carte de l’évolution des vertébrés, des origines de la vie à nos jours, tirée de «L’Atlas des vertébrés» d’Arthur Escher et de Robin Marchant. © Photo Éditions Loisirs et Pédagogie

Car l’homme a le succès modeste et cache bien sa propre histoire, incroyable, de vertébré. Né en 1928 à Rome, il est le fils d’une Italo-suisse et de l’artiste Maurits Cornelis Escher, «M.C. Escher», dont beaucoup d’œuvres ornent encore les murs. «Un type spécial, monomaniaque», dit Arthur Escher avec le sourire dont il ne se départit presque jamais. Le père semble lui avoir légué une affinité pour le dessin, mais aussi une curiosité précoce pour les origines de la vie. «Quand j’étais enfant, la bibliothèque de mes parents était remplie de livres sur le sujet, dont ceux de Darwin. En ce temps-là, bien sûr, on ne connaissait pas autant que actuellement, même s’il reste encore beaucoup à découvrir.»

Une vie autour du monde

L’enfant lit tout ce qui lui passe sous la main, grandit et se laisse convaincre par un oncle géologue d’aller étudier cette branche en Suisse, à Lausanne. «Nous y avions de la famille. Ce sont eux qui ont financé mes études, car mes parents n’en avaient pas les moyens.» De ses études lausannoises, il garde un excellent souvenir. «C’était un petit paradis. Nous n’étions que cinq étudiants pour le même nombre d’enseignants et la plupart sont devenus mes amis et mes collègues.»

Son diplôme en poche, il doit «gagner des sous» et trouve un emploi de prospection minière auprès de la grande compagnie Bhp Billiton: une expédition de quatre ans en Indonésie. À l’époque, il fallait faire la traversée par bateau. Catapulté dans un environnement complètement dépaysant, au bout du monde, Escher remonte les rivières pour séparer les minéraux lourds des minéraux légers, afin de trouver de l’or, de l’étain ou du cuivre. «C’était intéressant le premier mois. Après, c’est devenu la routine, ce qui est hélas le problème de beaucoup de professions!»

Pour tromper l’ennui, il s’embarque dans une gigantesque expédition de plus de trois cents personnes en Nouvelle-Guinée. Le projet, organisé par le gouvernement hollandais, consiste notamment à cartographier des terres qui appartiennent aux Papous. Dans une région montagneuse, avec des sommets de plus de cinq mille mètres, la population autochtone guide les Occidentaux malhabiles dans un réseau de sentiers à travers une jungle qu’ils connaissent comme leur poche.

À la fin de son mandat, Escher change de climat et s’envole pour le Danemark, à l’Université de Copenhague. Là, il effectue une thèse de doctorat sur la formation des roches au Groenland, où il fait de fréquentes expéditions. De retour en Suisse, il se spécialise dans la tectonique et la formation des Alpes, avant de devenir professeur de géologie aux universités de Lausanne et de Genève.

«Ce qui ne sert à rien tend à disparaître»

Arthur Escher et son chat
Arthur Escher et son chat. © Photo Éditions Loisirs et Pédagogie

C’est après une carrière à faire parler les roches que le professeur à la retraite, libéré des contraintes financières, revient à sa passion de jeunesse pour l’évolution. Devant moi, il tient entre ses mains l’incroyable histoire de nos ancêtres et me montre les schémas en disant avec l’animation dont font preuve seuls les grands passionnés: «Le temps, à l’échelle géologique, est presque impossible à se représenter. Dans le livre, un petit intervalle correspond à 10 millions d’années, ce qui reviendrait pour une lignée évolutive d’humains à environ 300’000 générations successives. C’est énorme!» Quand on parle de l’harmonie du tout, cela le fait sourire: «Il n’y a pas d’harmonie au sens premier du terme. Ce qui compte surtout, c’est l’adaptation par métamorphoses, par exemple le cartilage en os, les nageoires en pattes, ou encore les doigts en ailes. Et ce qui ne sert à rien tend à disparaître.»

Lors des phases d’extinctions majeures,
seuls les plus petits spécimens survivent.

Des différentes planches, un constat émerge: une tendance évolutive, en partie indépendante de la sélection naturelle de Darwin, est que la taille des individus augmente avec le temps. Cependant, lors des phases d’extinctions majeures, seuls les plus petits spécimens survivent, à l’instar des oiseaux et des petits mammifères qui ont assisté à la disparition des dinosaures, vertébrés souvent surdimensionnés. Leur mort a laissé une niche écologique vide, ce qui a permis l’avènement des mammifères, sur des millions d’années. Arthur Escher pose sa tasse de café, reste pensif: «C’est incroyable, cette quantité de générations, avec chaque fois une famille, avec ses problèmes, qui se reproduit, puis qui meurt, et ça recommence. Les bêtes continuent à vivre, car leur instinct de survie et de reproduction les dirige, comme les êtres humains.»

Comme les êtres humains, précisément, et comme Arthur Escher, père et grand-père de plusieurs petits-enfants. En voyant celui pour qui «Mistral gagnant» de Renaud est une des chansons préférées, il est impossible de considérer le scientifique sans considérer l’homme. Dans son bureau, on remarque, accroché au mur, le portrait d’une très jolie femme, à des âges différents: sa femme Marjolaine, décédée l’an dernier. Ils se sont rencontrés lors d’un week-end de ski, en Suisse, quand Arthur Escher était âgé d’une trentaine d’années. Par la suite, la jeune femme, de quatorze ans sa cadette, a étudié la biologie à l’Université de Copenhague, avant de l’accompagner pendant une année dans une expédition au Groenland, en tant qu’assistante de recherche, puis pendant toute une vie. «Avant de la rencontrer, la vie était comme un film noir et blanc, dans lequel je ne trouvais pas de but. Elle a mis de la couleur dedans, ajoute-t-il avec tendresse. Elle a donné un sens à ma vie, ou du moins, une illusion de sens. En un mot, elle m’a sauvé

«La connaissance est le meilleur remède
contre l’obscurantisme.» 

Pudique, c’est le professeur qui reprend la parole et qui insiste sur le fait qu’il est crucial de vulgariser l’information pour le plus grand nombre. «J’aimais beaucoup l’enseignement. En revanche, je ne sais pas si mes étudiants aimaient mes cours!» dit-il avec son habituelle touche d’humour. Parions que oui. «La connaissance est le meilleur remède contre l’obscurantisme», ajoute-t-il en regardant l’Atlas des vertébrés. «C’est pour cette raison qu’il faut mettre ce livre entre toutes les mains, et continuer à enseigner partout dans le monde et à tous les âges.»

Détail de la couverture de l'Atlas des vertébrés d'Arthur Escher
«L’Atlas des vertébrés» retrace l’histoire de la vie des origines à nos jours. © Photo Éditions Loisirs et Pédagogie

Le chemin de la vie

Les livres comme réponse et comme pied de nez au temps, même si ce dernier nous manque toujours trop. À l’échelle d’une vie humaine, Arthur Escher a calculé qu’il lui faudrait vivre 580 ans pour satisfaire sa curiosité et étudier la physique, la chimie, la biologie, ou la littérature, pour ne citer que quelques disciplines. Pourtant, avec l’Atlas des vertébrés, Arthur Escher peut tirer fierté d’être parvenu à livrer des millions d’années de l’histoire de l’évolution, avec ses chemins, ses détours, et toutes ces espèces qui suivent un seul et unique chemin: celui de la vie.

Je le quitte après deux heures d’entretien pour revenir à ma propre existence de primate évolué. Dans le train qui file vers Lausanne, le paysage des Alpes, du lac Léman et du Lavaux, bleu sur ocre, est magnifique. L’idée m’effleure que lorsque les premiers homini se sont installés sur ses berges, toute la vallée n’était qu’un gigantesque glacier. Il y a 20 mille ans, soit une infime parenthèse dans l’histoire de notre monde.

Pour aller plus loin:


Arthur Escher

Arthur Escher est né en 1928. Il a sillonné la planète comme géologue durant deux décennies, de la Nouvelle-Guinée au Groenland, avant d’enseigner la géologie aux universités de Copenhague, Genève et Lausanne, où il est professeur honoraire. En collaboration avec Robin Marchant et plusieurs autres collègues, il a construit un modèle montrant la structure interne des Alpes suisses. Fils du célèbre artiste M. C. Escher, il a acquis un talent pour le dessin scientifique et développé depuis une quinzaine d’années des posters retraçant l’évolution des vertébrés.


Robin Marchant

Robin Marchant est né en 1962. Il a effectué ses études en sciences de la Terre à l’Université de Lausanne. Ensuite, il a passé douze ans dans cette institution comme doctorant, puis chercheur. Depuis 2000, il est conservateur du Musée cantonal de géologie à Lausanne, où il s’occupe de paléontologie. Il est l’auteur du livre Jurassique Suisse paru aux éditions Favre en 2013, en collaboration avec Arthur Escher.

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