Les chroniques de l’édition: illustratrice

Photo de la maquette du livre Les yeux de Bianca Maquette du livre «Les yeux de Bianca»: illustrations de Catherine Louis et texte de Marie Sellier.

De passage dans nos bureaux pour un nouveau projet, Catherine Louis nous dévoile les facettes de son métier.

Forte de trente ans de carrière, Catherine Louis a collaboré avec les Éditions Loisirs et Pédagogie à de nombreuses reprises, notamment sur la série des livres-CD Amuse-Bouches et a également illustré Les yeux de Bianca, un livre sur une fillette malvoyante à paraître fin novembre. Mais ce n’est pas tout: elle a apposé sa patte à une centaine de livres publiés chez divers éditeurs, reçu le Prix sorcières 2006 du Salon de livre de Paris et figuré à la sélection de la Biennale internationale 2005 de Bratislava. Elle revient pour nous sur une carrière placée sous le signe de l’imaginaire.

À 8 ans, je passais déjà tout mon temps à faire des collages!

Photo de Catherine Louis dans les bureaux des éditions.
Catherine Louis, illustratrice de la série «Amuse-Bouches», dans les bureaux des éditions.

Devenir illustratrice, cela a toujours été une évidence?

Peut-être pas une évidence, mais c’est vrai que j’ai toujours adoré dessiner. Quand j’étais petite, j’habitais dans une maison très isolée, perdue dans les vignes de La Neuveville, où mon père était vigneron. La fille de nos uniques voisins avait dix ans de plus que moi. Elle était illustratrice et gardait une table pour moi dans son atelier. J’ai beaucoup appris en la regardant: à 8 ans, je passais déjà tout mon temps à faire des collages!

Photo de la maquette du livre «Les yeux de Bianca»
Maquette du livre «Les yeux de Bianca».

Comment devient-on illustratrice?

Avec beaucoup de travail et un peu de chance. À la fin de ma scolarité, j’ai fait l’École des arts visuels de Bienne. Un de mes professeurs, Jörg Müller, m’a vivement encouragé à quitter la Suisse. Sans savoir où placer la ville sur une carte, j’ai opté pour l’École des arts décoratifs de Strasbourg et n’ai jamais regretté mon choix. À l’époque, c’était un lieu qui débordait de créativité, malgré le manque de tables et de matériel (rires). En parallèle, j’allais chaque année à la Foire des livres jeunesse de Bologne afin de proposer mes services. La troisième année, on m’a donné ma chance avec Les petites lettres ont pris la fuite, mon premier vrai projet.

Aujourd’hui, la durée de vie d’un livre est plus courte, c’est à peine si on compte trois mois en librairie.

En tant qu’indépendante travaillant dans le domaine artistique, avez-vous rencontré des difficultés pour en vivre?

Bien sûr. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment pu en vivre. J’ai toujours complété avec des cours de dessin que je donne à domicile et avec l’aide de mon mari. Mes rentrées d’argent sont donc irrégulières, et cette anxiété liée aux finances m’empêche parfois de créer. De plus, j’estime passer 60% de mon temps à faire du travail administratif ou de la prospection pour éviter de me retrouver dans un creux. Les illustrateurs sont très dépendants de l’état de santé des maisons d’édition pour lesquelles ils travaillent. Et le rapport de la société aux livres a considérablement changé: aujourd’hui, la durée de vie d’un livre est plus courte, c’est à peine si on compte trois mois en librairie.

Le texte vient presque toujours en premier. Puis, j’essaie de me projeter dans le monde que je souhaite représenter.

Photo des mains de Catherine Louis tenant la maquette du livre «Les yeux de Bianca»
Catherine Louis a illustré «Les yeux de Bianca», un livre destiné à favoriser l’intégration des élèves malvoyants dans les classes.

Comment abordez-vous un projet?

Je jongle toujours entre plusieurs projets à la fois, parfois jusqu’à huit. À chaque nouveau travail, c’est une nouvelle aventure qui commence. Et le procédé de maturation est différent pour chacun: la majorité aboutit après seulement quelques maquettes, en un an, alors que certains en prennent six. Le texte vient presque toujours en premier. Puis, j’essaie de me projeter dans le monde que je souhaite représenter, tout en cherchant la meilleure technique adaptée au sujet.

Comment les aveugles imaginent-ils une couleur qu’ils n’ont jamais vue?

La technique pour donner corps aux mots?

Exactement. Cela a été particulièrement important pour Les yeux de Bianca, le projet sur lequel je travaille actuellement avec les Éditions Loisirs et Pédagogie. Puisqu’il s’agit d’un livre pour comprendre les enfants malvoyants, j’ai rencontré une dame atteinte de cécité pour tenter de répondre à la question: comment voient-ils leur corps, alors qu’ils ne peuvent pas nous voir, ni se voir eux-mêmes? Comment imaginent-ils une couleur qu’ils n’ont jamais vue? Ce sont des questionnements passionnants, surtout pour une illustratrice! D’où l’idée d’opter pour des couleurs fantaisistes, de représenter des formes et des animaux imaginaires et d’intégrer l’alphabet en braille aux côtés des dessins.

Détail du livre «Les yeux de Bianca»
«Les yeux de Bianca» paraîtra fin novembre aux Éditions Loisirs et Pédagogie.

Avez-vous une méthode pour vous mettre en «état créatif»?

Non, pas vraiment. Parfois, je crée en musique, parfois en silence. Et le yoga m’aide à être moins impatiente quant à ma recherche de la «bonne» technique. Le plus important, c’est d’être au service de ce que j’ai envie de faire. À cet effet, j’ai plusieurs tables: une pour l’administratif, une pour la création, sans ordinateur, afin d’avoir le cerveau tranquille. Mais comme vous le savez, ce n’est pas toujours facile de résister à l’appel de la technologie! Pourtant, il faut du calme pour créer. J’ai effectué beaucoup de projets avec une dimension sociale, des livres destinés aux sourds, aux malvoyants… C’est seulement en s’immergeant complètement qu’on arrive à représenter un univers qui leur ressemble.

Pour aller plus loin: