L’Anthropocène décrypté en trois questions

Image nocturne de la Terre illuminée par l'éclairage public. L'Anthropocène se caractérise par les changements massifs amenés par l’espèce humaine sur le système Terre.

Qu’entend-on exactement par «Anthropocène»? Réponse non-dogmatique avec Nicolas Kramar, géologue et directeur du Musée de la Nature à Sion.

Terme d’actualité à l’heure où les changements climatiques se manifestent partout dans le monde, l’«Anthropocène» reste sujet à de nombreux débats et mythes. En seulement trois questions, le scientifique Nicolas Kramar décrypte un concept à la croisée de la géologie, de la biologie, de l’éthique et de l’histoire des sciences.

1) Pourquoi le mot «Anthropocène»?

Du grec anthropos («humain») et kainos («moderne» ou «nouveau»), le mot «Anthropocène» désigne l’époque géologique dans laquelle nous serions entrés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et le passage à une consommation exponentielle des énergies fossiles. Concrètement, elle se caractérise par les changements massifs amenés par l’espèce humaine sur le système Terre. Selon Nicolas Kramar, directeur du Musée de la Nature à Sion, qui a récemment monté une grande exposition autour de ce thème, cette époque géologique se manifeste par deux changements majeurs: «En première place figure la modification des cycles naturels, comme le soufre, le phosphore, l’ozone, l’eau potable ou le carbone ­– lequel entraîne le changement climatique et l’acidification des océans. Mais le changement le plus violent concerne surtout la chute de la biodiversité. Le climat n’est donc qu’un des nombreux enjeux de l’Anthropocène. Actuellement, les scientifiques estiment que le nombre d’espèces vivantes à disparaître équivaut à celui de l’extinction majeure à la fin du Cétacé.»

Photo d'un ours polaire émacié sur une banquise en train de fondre.
«Les scientifiques estiment que le nombre d’espèces vivantes à disparaître équivaut à celui de l’extinction majeure à la fin du Cétacé.»

En effet, la fin de cette époque avait vu la disparition presque totale des dinosaures et de 85% des espèces vivantes. Contrairement à ce que l’on croit, ce cataclysme n’a pas eu lieu d’un coup, mais a pris plusieurs générations – une situation analogue à celle que nous sommes en train de vivre. En somme, cela revient à dire que l’humanité a actuellement autant d’impact sur la planète que les effets cumulés de l’activité volcanique massive et la météorite de 10 kilomètres de diamètre qui ont frappé la Terre il y a 66 millions d’années.

L’humanité a actuellement autant d’impact sur la planète que la météorite de 10 kilomètres de diamètre et l’activité volcanique massive qui ont frappé la Terre il y a 66 millions d’années.

«L’adoption de ce terme permet de rendre compte de l’impact que l’humanité a eu sur l’environnement. Il n’y a aucun précédent d’un être vivant amenant des changements aussi drastiques sur un laps de temps aussi court.» Le dernier exemple pourrait être la bactérie, qui a inventé la photosynthèse dans les océans primitifs. Toutefois, ce changement a duré plusieurs millions d’années, pas moins d’un siècle.

2) Pourquoi l’usage du mot «Anthropocène» est-il débattu?

Image de la callote glaciaire en train de fondre, vue de l'espace.
L’enjeu principal est surtout d’amener l’espèce humaine à repenser sa capacité de vivre en symbiose avec le monde – et non à ses dépens.

Malgré les multiples signes de l’impact humain, l’usage de ce mot est encore débattu, non seulement par une tranche de la population qui tend à nier la responsabilité de l’humanité dans les dérèglements climatiques en cours, mais aussi au sein de la communauté scientifique. D’une part, on trouve certains géologues, pour lesquels la géologie décrit uniquement le passé. Selon cette logique, ils argumentent qu’on ne peut pas introduire une nouvelle époque géologique, sous prétexte que les roches ne sont pas encore formées. En réalité, il existe de nombreux marqueurs qui s’inscrivent aujourd’hui dans les sédiments et qui resteront les témoins de nos activités pendant des millions d’années. Comme le rappelle Nicolas Kramar, «les disparitions d’animaux sont toujours des marqueurs de fin d’époque. Qu’importe que l’extinction ait lieu ou soit toujours en cours, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas changer de terminologie. Au contraire, cela montre que la science doit s’adapter et répondre aux enjeux de son temps.»

«Il n’y a aucun précédent d’un être vivant amenant des changements aussi drastiques sur un laps de temps aussi court.»

D’autre part, certains détracteurs issus des sciences humaines considèrent le préfixe anthropos comme problématique, car il essentialise une seule humanité et manière d’être au monde. Par ailleurs, ils avancent l’argument selon lequel le mode de vie humain nocif pour la planète est né uniquement en Occident. Afin d’éviter tout malentendu, ils privilégieraient donc les termes «climatocène», «anglocène» (du terme «anglais», à cause de l’industrie du charbon), «occidentalocène» ou encore «capitalocène».

Pour autant, ce litige contribue surtout à noyer le débat et n’aide pas à rendre compte de l’urgence de la situation. «Même si je comprends  ces arguments, la notion d’humanités plurielles se dissout derrière celle d’Homo sapiens d’un point de vue de l’histoire de la vie sur Terre, qui se calcule en centaines de millions d’années», explique Nicolas Kramar. Ainsi, dans une échelle de temps où l’histoire de la Terre se résume à une demi-journée (minuit à midi), l’Homo sapiens n’apparaît que 69 secondes avant midi! Dans cette perspective, l’anthropos du mot est à comprendre dans sa signification d’espèce humaine, et de la responsabilité qu’elle doit prendre quant à l’état de la planète.

3) Qu’implique cette nouvelle époque géologique pour la Terre?

Par conséquent, l’usage du terme «Anthropocène» exprime le fait que l’humanité a changé le visage de la Terre. Cet impact durable se manifestera à plusieurs niveaux. En premier lieu, la prépondérance des 64% d’animaux domestiques et d’élevage sera gravée dans les roches du futur. «Il est fort probable que de nombreux ossements de poulet seront retrouvés dans le monde entier, avance Nicolas Kramar avec un sourire. Sur une note plus solennelle, les géologues du futur découvriront de nombreuses traces des guerres et essais nucléaires: microparticules dans les roches sédimentaires et radio-isotopes dans toutes les mers épicontinentales.» À ces données s’ajoutera notamment la présence de plastiques dans les océans et dans toute la chaîne du vivant, ainsi que des blocs de béton laissés par nos architectures.

«Les géologues du futur découvriront de nombreuses traces des guerres et essais nucléaires: microparticules dans les roches sédimentaires et radio-isotopes dans toutes les mers épicontinentales.»

Pour Nicolas Kramar, l’enjeu principal de l’adoption du terme «Anthropocène» est surtout d’amener l’espèce humaine à repenser sa capacité de vivre en symbiose avec le monde – et non à ses dépens. «Contrairement aux idées reçues, la Terre n’est pas une machine à exploiter. D’un point de vue éthique, il s’agit davantage d’un système auquel l’humanité doit se sentir appartenir.» Un défi que nous ne devons pas tant relever pour elle que pour nous. Elle a déjà fait ses preuves, survécu à un état où elle était rouge, ferreuse et dépourvue d’atmosphère, à une glaciation sur toute sa surface et à pas moins de sept extinctions majeures – autant de fois où plus de 80% des expérimentations de la vie sont mortes sans laisser plus de traces que des fossiles. «Ce n’est pas la fin de la vie sur Terre. Elle continuera, d’une façon ou d’une autre, comme elle l’a toujours fait. Mais nous… c’est la question de notre siècle!»

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