La ballade de Marie Henchoz

La grenouille à la guitare, illustration d'Annick Carretti Illustration d'Annick Carretti pour la pochette de l'album «Les belles chansons de Sautecroche», paru aux Éditions LEP en 2017.

Marie Henchoz sort Les belles chansons de Sautecroche, le treizième livre-CD de la collection. Mais Marie Henchoz, c’est bien plus que ça: toute une vie en musique, des montagnes de Château-d’Œx aux collèges des plaines. Retour sur l’incroyable parcours d’une férue des notes.

Portrait de Marie Henchoz, assise devant une table, un livre ouvert devant elle.
Marie Henchoz, auteure des collections Sautecroche et Minicroche.

«Je me souviens encore de la robe à fleurs et du panier que je portais lorsque Philippe Bürdel m’a reçue dans les bureaux des Éditions Loisirs et Pédagogie. Je lui ai dit que je venais lui parler de musique. Il m’a répondu qu’il avait bien deviné que le sujet du jour n’allait pas être les mathématiques!» Aujourd’hui, 28 ans plus tard, Marie Henchoz a toujours le même chignon et la même énergie. En tant que créatrice de Sautecroche, elle est aux Éditions Loisirs et Pédagogie ce qu’un tube est à un CD: au total, la collection de livres-CD pour enfants – qui compte Minicroche, sa jumelle destinée aux plus petits – s’est vendue à 195’000 exemplaires. Après un premier best of, le treizième album, Les belles chansons de Sautecroche, vient de paraître pour passer les fêtes de fin d’année en musique.

Pour mettre un peu de musique dans son univers paysan, la jeune Marie apprend les rudiments de la guitare

De la campagne aux écoles enfantines

Mais l’histoire de Marie Henchoz commence bien avant Sautecroche, au cœur des montagnes de Château-d’Œx. Née en 1947 dans une famille d’agriculteurs, elle grandit à la campagne et, pendant son temps libre, amène le lait à la laiterie et aide à ramasser le foin. «Ce n’était pas un milieu de musiciens. Oui, nous chantions des chansons du terroir pour le 1er août et mon père jouait de l’accordéon aux fêtes du village, mais il s’agissait d’occasions isolées, se souvient-elle. Pourtant, j’ai toujours aimé la musique.» Pour mettre un peu de chanson dans cet univers paysan des années 1950, la jeune Marie et sa cousine apprennent les rudiments de la guitare. Des chants populaires, les tubes de Sheila sont à leur tour repris en chœur par leurs cousins et amis lors des soirées à la ferme.

C’est au collège que Marie aura un réel déclic avec son professeur de musique: il s’agit de nul autre que Jacques Pache, le futur directeur de l’Orchestre des collèges et gymnases lausannois. «J’ai su qu’il avait quelque chose que je voulais aussi. Ce quelque chose, c’était la musique.» Poussée par cet élan, Marie se prend à inventer des paroles sur des airs connus, puis décide d’apprendre le piano. Une première expérience la dégoûte et manque de tuer dans l’œuf sa vocation précoce: «J’allais suivre des cours chez une demoiselle qui était très sévère et me tapait sur les doigts sur le piano. J’ai arrêté, avant de m’y remettre à l’École normale».

Dans un grenier, deux filles sont assises l'une à côté de l'autre sur un lit en fer, en train de lire une lettre jaunie sortie d'une boîte. Un vieux gramophone est posé à côté du lit, sur une caisse en bois contenant des vinyls. Un chat les regarde depuis une lucarne.
«Dans le grenier», illustration d’Annick Caretti pour l’album «Les belles chansons de Sautecroche».

Ses études terminées, elle devient maîtresse enfantine dans de nombreux collèges de la région: à Clarens, à Vevey, à Morrens ou au Mont-sur-Lausanne, pour n’en citer que quelques-uns. Mais l’amour de la musique continue à la titiller. «J’aimais ce que je faisais, mais il me manquait cette part ‘musicale’ que j’avais explorée dans ma jeunesse.» Sur le tard, à près de 38 ans, elle suit des cours à la Swiss Jazz School de Berne et à l’Institut Jacques Dalcroze, pour devenir maîtresse de rythmique. C’est là qu’elle apprend à écrire la musique.

«Toi, tu es forte pour faire des tubes!»

De la vie aux chansons, des chansons à la vie

À Genève, un de ses professeurs remarque tout de suite son potentiel lors des cours de composition. «Il m’a dit: ‘toi, tu es forte pour faire des tubes!’» L’idée germe, jusqu’à ce que l’envie se transforme en action. Devenue enseignante de rythmique, elle écrit ses propres chansons, avant de les proposer à Philippe Bürdel, le fondateur et directeur des Éditions Loisirs et Pédagogie. Pour cette collection de livres-CD, il faut un nom qui dénote la musique et le mouvement: c’est ainsi que naît «Sautecroche» ou «sauter de travers» en québécois. Avec Lee Maddeford aux arrangements et Annick Caretti aux illustrations, le succès est tout de suite au rendez-vous. La grenouille Sautecroche saute d’école en école, de maison en maison, et bientôt, elle est – presque – partout.

Mais de tous les écoliers qui auront entonné ses chansons, pas tous auront découvert les éléments profondément biographiques qui les composent. «Toutes mes chansons, ou presque, viennent de mon enfance et la plupart sont complètement véridiques. C’est là que je puise mon inspiration», dit-elle dans un sourire. «La vache en hélicoptère» qu’on avait dû tirer d’un trou avec un harnais, «Les tartes à la crème» des films de Charlot qu’elle allait voir au cinéma ou «Le chewing-gum» qu’une maîtresse austère lui avait collé dans les cheveux sont autant de souvenirs qu’elle réinvente en musique. Alors que nous feuilletons les livres, ses yeux pétillent: «La vie offre une inépuisable matière pour chanter.»

«Toutes mes chansons, ou presque, viennent de mon enfance et la plupart sont complètement véridiques»

Photo de Marie Henchoz accompagnée de filles indiennes dansant avec des rubans dans la nature.
Atelier de rythmique conduit par Marie Henchoz à l’orphelinat Aurore Happy Home, dans le Tamil Nadu (Inde).

À l’âge de la retraite, c’est au moins un peu inspirée par les paroles de sa chanson «Les ballons» – «Je m’en vais faire un beau voyage/ Voler par-dessus les nuages» – que Marie, en native du Pays-d’Enhaut, s’envole pour le Vietnam et l’Inde. Convaincue que la passion de la musique est universelle, elle enseigne la rythmique et le chant à des enfants dans des orphelinats: Maison chance à Saïgon – fondé par Aline Rebeaud – et Happy Home dans le Tamil Nadu – créé par Catherine Weissbaum. «Je ne parlais pas un mot de vietnamien ou de hindi et les élèves peinaient à prononcer les paroles en français, dit-elle en riant. Mais ce n’était pas grave, on se débrouillait. Avant chaque cours, les enfants faisaient même la file devant la porte!» En 2002, c’est devant la conseillère fédérale Doris Leuthard que ses élèves vietnamiens et elle-même donneront un spectacle de rythmique et qu’elle tombera de son podium pour y avoir mis un peu trop d’énergie.

Un enfant est assis sur un tapis, rêvant en regardant une mappemonde. Une coccinelle joue avec l'interrupteur, tnadis qu'un ours en peluche est posé sur le globe. Plus loin, un ourson polaire sort d'une grotte ennegiée.
«Arctos, le prince des glaces», illustration d’Annick Caretti pour l’album «Les belles chansons de Sautecroche», paru aux Éditions LEP en 2017.

Une vocation

Aujourd’hui, en se remémorant les moments forts de Sautecroche, Marie Henchoz se rappelle avec émotion les concerts, les ateliers et les comédies musicales. Elle a le sourire en évoquant cette vie en musique, particulièrement lorsqu’elle parle de la façon dont elle a introduit l’enseignement de la rythmique à Château-d’Œx: «Les responsables étaient un peu perplexes quand je les ai rencontrés. Ils avaient accepté de me voir parce qu’ils connaissaient mes parents. En fin de compte, la rythmique a fini par faire fureur au Pays-d’Enhaut: un spectacle était organisé chaque année et mes anciens copains et copines de classe venaient voir jouer leurs petits-enfants!»

Photo de la scène et du jeune public assistant à un concert de Sautecroche au Signal-de-Bougy.
Présentation du répertoire Sautecroche au Signal-de-Bougy.

À chaque fois qu’elle évoque son village d’enfance, on peut presque apercevoir la petite fille de paysans qui voulait apprendre le piano. «J’étais faite pour ça, depuis toujours. Il fallait que j’écrive des chansons. Quand je vois mes anciens élèves devenus musiciens ou chanteurs, quand j’en rencontre qui font écouter Sautecroche à leurs enfants, cela me remplit d’une joie immense.» Alors que l’entretien touche à sa fin, elle ouvre un livre sur «Noël d’autrefois», une de ses chansons préférées, et récite en chantonnant: «Les beaux souvenirs d’enfants,/ Qui me reviennent bien souvent./ Chantez, carillonnez, car c’est Noël,/ Chantez, carillonnez Noël.»

Illustration d'une page de carnet arrachée sur laquelle une photo de classe est scotchée. Dans la classe, des enfants de toutes origines, l'un d'entre eux est en fauteil roulant. Chacun a inscrit son prénom sur la page, autour de la photo.
«Vive les différences», illustration d’Annick Caretti pour l’album «Les belles chansons de Sautecroche», paru aux Éditions LEP en 2017.

Les belles chansons de Sautecroche

Ce Noël, les Éditions Loisirs et Pédagogie publient Les belles chansons de Sautecroche, un livre-CD qui rassemble certaines des mélodies les plus chantées de la collection. Une fois n’est pas coutume, toutes sont empreintes d’une grande part de vécu. Ainsi, «La cabane à suc’» est inspirée d’un séjour d’une année au Canada et «Les sorcières et Cie» raconte la vocation dont Marie Henchoz rêvait enfant.

Également noter que «Arctos, prince des glaces» et «Isabeille» ont été écrites exprès pour le WWF, afin de sensibiliser les enfants à la sauvegarde de l’environnement: «La glace des régions polaires/ Fond sous les pattes des oursons./ Pour sauver notre Univers,/ Nous voulons être les champions», et «Si tout le monde fait ce qu’il peut,/ La planète ira beaucoup mieux./ Moi, je sais que tout est lié,/ Gardons la biodiversité!»

Selon la compositrice, «Vive les différences» sort aussi du lot des vingt chansons: l’histoire d’un enfant en chaise roulante, aujourd’hui adulte. Aidé par ses amis, qui l’amenaient en ascenseur et poussaient sa chaise dans tous les sens, il a pu suivre ses cours de rythmique et lui a inspiré les paroles suivantes: «Les différences, c’est comme du pain bénit,/ Et grâce à elles, mon cœur s’élargit,/ Le tableau de la classe a tous les coloris.» 

Isabeille

Plus d’informations:

Le site de Sautecroche et de Minicroche: www.sautecroche.ch

Les belles chansons de Sautecroche, livre-CD paru aux Éditions Loisirs et Pédagogie en novembre 2017, regroupe les chansons suivantes:

1. Les crayons en folie (2’22)
2. Bilboquet le bonhomme de neige (3’07)
3. Vive les différences (4’08)
4. Bon anniversaire (2’35)
5. Les cadeaux de Noël (3’36)
6. Paolo le crapaud (3’50)
7. La cabane à suc’ (3’17)
8. L’ours qui danse (2’11)
9. L’autruche (2’14)
10. Carnaval, ça m’emballe (2’42)
11. Les sorcières et Cie (4’34)
12. Le clochard (4’20)
13. Mimi Pinceau (3’24)
14. Le cafard du lézard (3’53)
15. Partager (3’43)
16. Dans le grenier (2’56)
17. Tropique chanson (3’28)
18. Chanson à tourner en rond (2’47)
19. Arctos le prince des glaces (4’02)
20. Isabeille (3’39)