L’art de la procrastination selon Katja Haunreiter

Portrait de Katja Haunreiter Katja Haunreiter, professeure de droit en HES-SO, spécialiste en droit du travail et titulaire d’un brevet fédéral en assurances sociales. © Photo Olivier Maire

Coauteure de l’ouvrage Le certificat de travail en Suisse, la professeure en droit Katja Haunreiter apporte un regard caustique sur les origines d’un mal répandu: la procrastination.

Avez-vous déjà réalisé que procrastiner est un mot qui grince, avec son /crst/ dissonant? Il est à l’image de ces tentatives, plus ou moins abouties, de justifier le fait qu’on ne se mette pas à l’ouvrage.

À l’origine du mal

Et si je commençais après-demain ce que j’aurais dû faire hier? La première fois que la procrastination est apparue dans ma vie, j’étais pour ainsi dire à la veille de mon baccalauréat et je rechignais à réviser les maths. Bonne élève par ailleurs, je n’ai guère subi de conséquences de cette temporisation.

Au lieu de préparer mon examen de droit romain, j’ai jugé nécessaire de nettoyer de fond en comble mon four.

À peine avais-je mis les pieds à l’université que cette étrange «maladie» a pris davantage d’ampleur: au lieu de préparer mon examen de droit romain, j’ai jugé nécessaire de nettoyer de fond en comble mon four et, avant la philosophie du droit, j’en étais à envisager de ranger les aliments de mon frigo par ordre alphabétique… J’en vois qui sourient en me lisant: vous aussi, vous avez songé à classer les livres de votre bibliothèque par éditeurs /par genre /par taille /par couleur /par titre, au lieu de vous plonger dans une matière qui n’avait pas vos faveurs?

De procrastination en procrastination, je suis devenue avocate. Ironique quand on pense que cette profession consiste à longueur d’année à surveiller des délais qu’il s’agit de ne pas manquer, sous peine d’être forclos («trop tard pour toujours» pour qui ne serait pas familier ou familière avec ce jargon).

Des cours pour convaincu-e-s

Aujourd’hui professeure de droit, je m’interroge souvent comment je pourrais soutenir les étudiantes et les étudiants dans leur formation. La haute école dans laquelle j’œuvre, consciente de la difficulté que représentent les études en travail social et en ergothérapie, organise des cours facultatifs que je résumerai par «apprendre à apprendre». Vous vous en doutez déjà, lors de ces quelques heures, des mots comme «anticiper», «organiser», «faire des plannings» tombent à chaque fois. Et le constat est immuable: les personnes qui s’inscrivent à ces brefs modules sont celles qui auraient réussi même sans ces présentations, les «cancres» ayant… procrastiné et manqué le délai d’inscription.

Durant le semestre, avant même que mes cours ne commencent, je demande aux étudiantes et étudiants de faire quelques brèves recherches «juridiques», auxquelles Google a généralement une réponse partielle. Je clôture chaque chapitre par un quizz, qui se veut une synthèse des éléments principaux traités en classe, je suis joignable par mail et sur rendez-vous pour répondre aux éléments qui n’auraient pas été compris, je mets à disposition une liste de références pour «aller plus loin».

La procrastination, un saut en parachute

Mais rien n’y fait, il y a toujours les optimistes ou les inconscients qui imaginent pouvoir comprendre en une nuit en quoi la rente invalidité au sens de la loi sur l’assurance-accidents diffère de celle octroyée sur la base de l’assurance-invalidité. Autant dire que l’exercice est encore plus périlleux que le saut en parachute, cet engin s’ouvrant selon une probabilité statistique importante, au contraire de connaissances empilées dans un esprit fatigué.

Il y a toujours les optimistes ou les inconscients qui imaginent pouvoir comprendre en une nuit en quoi la rente invalidité au sens de la loi sur l’assurance-accidents diffère de celle octroyée sur base de l’assurance-invalidité.

Après presque huit ans au contact de ces jeunes adultes, je parviens à la conclusion, à raison ou à tort, que derrière la procrastination se cache (très souvent) la crainte de ne pas être à la hauteur, la peur de ne pas être capable d’effectuer une tâche. Et c’est sur cette peur qu’il s’agit de travailler. C’est d’ailleurs pour ça que j’insiste auprès des étudiants et étudiantes: «Si vous n’avez pas compris quelque chose, ce n’est pas vous qui êtes mauvais ou incompétentes, c’est moi qui ai mal expliqué». Est-ce que cela suffira pour que la prochaine série d’examens ne soit plus un exercice de dernière minute avec 17 litres de café et deux paquets de cigarettes, je ne sais pas encore.

Remarquez, vous me lisez depuis deux minutes uniquement parce que je procrastine en répondant à l’invitation des Éditions Loisirs et Pédagogie d’écrire un papier d’auteur: je suis supposée remplir ma déclaration d’impôts…

 

Katja Haunreiter
Professeure de droit en HES-SO et coauteure de l’ouvrage Le certificat de travail en Suisse