D’où viennent le sommeil, le hoquet et le langage? L’anecdote de Robin Marchant

Photo d'un gibbon mettant sa main devant sa bouche. Des études ont révélé un vocabulaire de plus de 400 sons différents chez les gibbons.

Alors que la nouvelle édition revue et augmentée de L’Atlas des vertébrés vient de paraître, son coauteur, Robin Marchant, paléontologue et conservateur au Palais de Rumine de Lausanne, nous dévoile l’origine de certains de nos comportements – pas si humains que ça!

Notre Atlas des vertébrés présente des arbres généalogiques basés uniquement sur des restes fossiles: ossements et dents principalement. On peut ainsi mettre en évidence différents stades évolutifs marqués par l’apparition ou la disparition de traits physiques, par exemple l’apparition de dents différenciées chez les mammifères. Mais qu’en est-il des comportements qui ne laissent pas de traces dans les fossiles? Quand sont-ils apparus? Avec qui sont-ils partagés?

Comme les humains, les méduses dorment. Le sommeil remonte ainsi à au moins 550 millions d’années, date d’apparition des méduses.

Des méduses aux humains, des bébés aux amphibiens

Les méduses, pourtant dénuées de neurones et de système nerveux central, dorment.

Pour le savoir, on peut utiliser la même méthodologie que pour les ossements fossiles: des animaux qui partagent la même caractéristique l’ont obtenue à partir d’un ancêtre commun. L’âge de cet ancêtre correspond donc à l’apparition de la caractéristique. Prenons le sommeil: depuis quand dormons-nous? Et nos ancêtres? Jusqu’à peu, on pensait que seuls les animaux complexes (vertébrés, insectes, etc.) sombraient dans les limbes. Mais des études récentes ont démontré que non seulement des vers, mais aussi des animaux plus simples comme les méduses – pourtant dénuées de neurones et de système nerveux central – dorment. Le sommeil remonte ainsi à au moins 550 millions d’années, date d’apparition des méduses.

Hips! Et le hoquet commun à tous les mammifères? Certains chercheurs pensent que son origine se trouve dans la disparition des branchies lors de l’adaptation à une vie terrestre. Chez nos lointains ancêtres amphibiens, la glotte empêchait l’eau d’entrer dans les poumons lorsqu’elle était poussée dans les branchies. Avec la disparition de celles-ci au cours de notre évolution, les bébés ont conservé ce réflexe lors d’une tétée trop rapide.

Photo d'un axolotl
L’axolotl possède des branchies à la forme très particulière de fougères, réparties habituellement en deux groupes de 3 houppes branchiales, de part et d’autre de la tête. Celles-ci ne sont pas internalisées (comme elles le sont chez les poissons ou têtards).

Les lointaines origines du langage

Et le langage? Notre nouvelle planche sur la tribu des hominini indique la présence d’un os hyoïde qui leur permit de parler, il y a environ 1 million d’années. L’os hyoïde est situé dans le cou de nombreux mammifères. Sa modification, survenue chez nos ancêtres, nous permet de produire les sons que nous utilisons pour parler.

Planche illustrant l'évolution des primates, tirée de «L'Atlas des vertébrés: de leurs origines à nos jours».
Planche illustrant l’évolution des primates, tirée de «L’Atlas des vertébrés: de leurs origines à nos jours».

Est-ce l’apparition du langage? De nombreux animaux utilisent une gamme de cris pour communiquer des états émotionnels: alertes, brames, roucoulements, etc. Des études récentes sur les singes ont démontré que certaines espèces ont développé non seulement un vocabulaire, mais aussi une forme rudimentaire de grammaire.

Des singes mones de Campbell, gardés dans un centre d’étude en Bretagne, ont même inventé un néologisme: «attention, vétérinaire!»

Ainsi, une espèce de singes, les mones de Campbell, des cercopithèques d’Afrique de l’Ouest, utilisent six cris différents pour leurs alarmes. Parmi ceux-ci, on trouve: Hok = «attention, aigle», Krak = «attention, léopard», Boom = «il n’y a pas de prédateur». En rajoutant le suffixe -oo, leur sens est modifié: Hok-oo = «il y a quelque chose en haut dans le voisinage», Krak-oo: «attention, danger». Ils combinent aussi ces cris en phrases: Krak Boom-Boom = «le léopard s’éloigne» (pour Jacques Dutronc, cette onomatopée a une tout autre signification!). Des mones de Campbell, gardés dans un centre d’étude en Bretagne, ont même inventé un néologisme: «attention, vétérinaire!»

Des études sur d’autres espèces de singes ont révélé un vocabulaire de plus de 400 sons différents chez les gibbons ou une structure du langage très proche de la grammaire humaine chez les muriquis (des singes originaires du Brésil). Or, le plus proche ancêtre commun de ces espèces – altiatlasius – remonte à 50 millions d’années, comme illustré sur notre arbre évolutif des primates. Cela fait donc au moins 50 millions d’années que nos ancêtres ont acquis cette aptitude au langage.

Et les sportifs, comme Novak Djokovic, se frappant la poitrine après une victoire à l’instar des gorilles? Un tel comportement doit remonter à moins 15 millions d’années, quand nos lignées respectives se sont séparées.

Robin Marchant
Conservateur du Musée cantonal vaudois de géologie et coauteur de l’ouvrage Atlas des vertébrés: de leurs origines à nos jours

 

L’Atlas des vertébrés: de leurs origines à nos jours: une épopée de 500 millions d’années en 40 pages

Couverture de l'nouvelle édition 2019 de L’Atlas des vertébrés: de leurs origines à nos jours
La nouvelle édition de «L’Atlas des vertébrés» est enrichie de quatre nouvelles planches, dont une sur les êtres humains.

Écrit par Arthur Escher et Robin Marchant, L’Atlas des vertébrés est paru en 2016. Fruit de quinze ans de travail, il relevait le défi de rendre accessible au grand public l’évolution des vertébrés sur 500 millions d’années. Le résultat est un ouvrage constitué de planches illustrant la diversité des chemins qu’a pris l’évolution au cours du temps, ainsi que les périodes d’extinctions majeures qui l’ont jalonnée.

Cette année, les auteurs sortent l’édition 2019, mise à jour selon les dernières découvertes en géologie et en paléontologie. Par ailleurs, l’arbre généalogique des vertébrés compte quatre nouvelles planches présentant 250 nouvelles espèces – dont les hominidés, ou êtres humains. Un ouvrage essentiel à l’heure où l’humanité prend conscience de ses responsabilités quant aux changements climatiques et du rôle qu’elle devra jouer dans la préservation de la vie.

Partez à la découverte de vos ancêtres