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Camille aux papillons: quand le langage inclusif donne des nuits blanches (voire des boutons)

par | 7 décembre 2021 | Amélie Buri, Découvertes, Mary Wenker

Écrit par Mary Wenker et illustré par Amélie Buri, l’album jeunesse «Camille aux papillons» aborde le thème délicat de l’identité de genre. Afin que la forme soit en adéquation avec le contenu, le livre a été rédigé intégralement en écriture inclusive.
Comment gère-t-on le langage inclusif dans un livre qui traite d’identité de genre? Le point à l’aide d’un exemple concret, l’album jeunesse Camille aux papillons.
Mary Wenker et Amélie Buri

Mary Wenker et Amélie Buri, autrice et illustratrice de «Camille aux papillons». © Photo Olivier Maire

«Le langage inclusif? C’est la merde! C’est l’horreur, ça m’a donné des nuits blanches, des cauchemars, des boutons!» s’exclame (avec le sourire) Mary Wenker dans une vidéo postée récemment sur le site des Éditions Loisirs et Pédagogie. Un aveu plutôt surprenant, de la part de l’autrice d’un album jeunesse traitant d’identité de genre. Et qui mérite peut-être quelques explications.

Camille aux papillons, publié en septembre 2021, relate l’histoire d’une enfant née garçon, qui se ressent profondément fille. Comme de nombreux enfants, elle souffre d’être différente. Elle ne trouve du réconfort qu’auprès de sa famille, et dans les échanges qu’elle a avec son ami Papillon, le soir avant de s’endormir. Pour parler de cette thématique mal connue du grand public, l’autrice et l’illustratrice Amélie Buri ont collaboré avec la Fondation Agnodice, basée à Lausanne, dont la mission est de parler de la détresse des personnes transgenres afin d’éviter le harcèlement et la discrimination.

 

Une histoire d’inclusion… et d’édition

«J’ai toujours essayé d’être inclusive quand j’écris, explique Mary Wenker, mais dans le cadre de ce projet, nous sommes vraiment allées très loin. À tel point que j’ai eu l’impression, parfois, d’être freinée dans ma spontanéité.»

Comme pour toutes les publications, le texte a été relu et remanié par une personne des Éditions LEP, en l’occurrence Chloé Falcy, en collaboration avec l’autrice. Mais différentes versions du texte ont également été relues par la Fondation Agnodice et par la déléguée vaudoise pour la lutte contre l’homophobie et la transphobie dans les lieux de formation, Caroline Dayer.

Le style garde bien sûr toute son importance, surtout quand il s’agit d’un livre destiné aux enfants à qui on cherche à donner le goût de la lecture.

«Avec l’intervention de ces tierces personnes, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait des tournures de phrases genrées que nous n’avions pas aperçues lors de nos premières relectures», explique Chloé Falcy. Par exemple, s’agissant de Camille et de son ami Papillon, le texte original disait: «Les deux compagnons reprennent leur vol.» Dans la version finale, ce sont deux «complices» qui reprennent leur vol. Ou encore, quand le texte dit que «les enfants qui ne se sentent ni garçon ni fille peuvent le dire sans qu’on se moque d’eux», on utilise le pronom personnel masculin pluriel à la fin de la phrase. Dans cette optique inclusive, on a donc simplifié le texte en supprimant «d’eux».

D’autres passages ont posé problème dans le cadre particulier de cette histoire, qui concerne une enfant transgenre. Quand ses camarades lui disent: «T’es pas normal, Camille!», faut-il écrire «normal», «normale», ou «normal·e»? Là encore, pour contourner la difficulté, on a opté pour un adjectif qui s’accorde de la même manière au féminin et au masculin: «T’es bizarre, Camille!»

L’inclusion, un problème de forme et de fond

«Nous ne voulions pas recourir au point médian ou aux doublets dans ce texte, car ce sont souvent des solutions de facilité, peu adaptées à un texte littéraire, poursuit Chloé Falcy. En cherchant un peu, on trouve souvent des manières originales de contourner le problème.» Par exemple, en supprimant la voix passive, on évite de devoir accorder au féminin ou au masculin. Et le style garde bien sûr toute son importance, surtout quand il s’agit d’un livre destiné aux enfants à qui on cherche à donner le goût de la lecture.

Pour Mary Wenker, la spontanéité de l’écriture peut souffrir quand les interventions au nom de l’inclusion ne touchent pas seulement la forme, mais également le fond. «Pour montrer que Camille, née dans un corps de garçon, est attirée par des activités réputées féminines, j’avais listé un certain nombre d’objets que l’on trouvait dans un coin de sa chambre: des bijoux, des barrettes, et du rouge à lèvres, notamment. Après discussion, on a remplacé le rouge à lèvres par du vernis à ongle, puisque se vernir les ongles semble être une activité moins genrée que se mettre du rouge à lèvres.»

«Si on va trop loin dans le langage inclusif, on finit par exclure.»

Ce type d’intervention dans son texte n’était pas toujours bien accueilli par l’autrice, même si elle comprenait les intentions. «Dans l’ensemble, j’ai trouvé le processus intéressant et cela m’a conduit à me poser des questions nouvelles. Je suis déjà en train d’écrire ma prochaine histoire, sur un garçon migrant, et je suis plus attentive au langage que j’utilise. Il faut juste faire attention de ne pas écrire de manière plus compliquée ou élitaire, alors que le plus important reste de transmettre une histoire. Si on va trop loin dans le langage inclusif, on finit par exclure.»

Pour Chloé Falcy, qui écrit également des romans à côté de son travail aux Éditions LEP, il faut effectivement faire attention à ce que l’objectif d’inclusion n’occupe pas toute la place. «J’ai l’impression d’être légèrement schizophrène face à cette problématique: en tant qu’éditrice je peux avoir un regard très clinique, mais en tant qu’autrice, je privilégie bien sûr aussi le style.» En fin de compte, le langage inclusif devrait inciter à jouer avec la langue, mais ne pas la limiter. «C’est plutôt sain de constater qu’une réflexion sur la forme peut nous conduire à remettre en question le contenu d’un texte: cela montre que la langue n’est jamais innocente dans ce qu’elle exprime ou véhicule.»

Comprendre la différence

Ce livre s’inscrit dans la collection Comprendre la différence, née d’une volonté d’offrir aux enfants des clés pour mieux comprendre et approcher la différence. Avec, toujours, un fil rouge au cœur des ouvrages: mener à une meilleure compréhension de l’altérité.

Hasan venu d’ailleurs traite de la migration, Camille aux papillon de l’identité de genre, Roule, Sasha! du handicap physique, L’île de Victor de l’autisme, Les yeux de Bianca de la malvoyance et Les manies de Morgane du trouble obsessionnel compulsif.

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